Quitter la ville avant 30 ans

Pourquoi être partis aussi loin ? Mais vous ne vous ennuyez pas ? Pourquoi autant d’espace, vous avez prévu d’avoir 15 enfants ?

Tant d’injonctions résumées en ces quelques questions, tant de questions qui accompagnent notre changement d’habitation.

Mais, ce n’est pas un peu tôt pour s’expatrier de la sorte ? Comme si la lenteur de la campagne n’était réservée qu’aux retraités qui, après tout, ont bien le droit à un peu de tranquillité après avoir tant travaillé.

Dire que s’éloigner si tôt était un choix sans crainte serait mentir : qu’est ce que j’allais faire, moi, la fille hyperactive aux 500 idées à la seconde, loin du rythme urbain et de ses multiples activités ?

Je me souviens de ma première sortie dans le village, du calme, de l’absence de passants, du rythme doux des vignes au vent. Aurais-je vraiment le courage de me confronter à tout ce silence ? Est-ce que l’on ne « rate pas notre jeunesse » à choisir un cadre paisible et potentiellement routinier à même pas 30 ans ?

« Réussir sa jeunesse »

Dans la tranche 18/25 ans réussir sa jeunesse semble se résumer à faire la fête, réussir de potentielles études, voyager autant que possible (si c’est possible). On pardonne à ces années les erreurs de parcours et les mauvais choix, le manque de vision et les absences de positions.
Puis, à ces objectifs de légèreté on ajoute à la tranche suivante le poids des « décisions pour la vie » :
Voyager autant que possible mais penser à signer un prêt immobilier.
Avoir une relation stable et penser enfants – enfin 2 : plus c’est trop et moins c’est pas bien
Lancer une carrière brillante tout en continuant à faire la fête et ne pas oublier de se lancer dans des performances sportives jusqu’alors jamais envisagées.

Tant de choses enviables et paradoxales à la fois. Tant de choses paraissant si peu atteignables loin de la vie urbaine et de ses lumières.

Et pourtant…

L’espace nous appelait, comme le besoin de reprendre notre souffle dans le tourbillon de cette génération. Malgré les peurs et les envies paradoxales, l’espace semble finalement apporter ses propres lumières :
La lumière rosée d’un lever de soleil entre vignes et châteaux,
Le vent frais d’une promenade en plein air après une dense journée,
L’impression de réapprendre à s’émerveiller de chaque instant.
La sensation d’avoir retrouvé les rennes de cette spirale sans fin qui nous entrainait.

Et si certaines opportunités se situaient finalement dans ces lumières-là ?
Le souffle attendu en allant boire un verre en début de soirée, au sein d’un bar bruyant, où je ne connais que poignée de gens, m’apporte-t-il réellement le rebond recherché ? Ou ne fait-il que m’enivrer dans un rythme dans lequel je peine à retrouver mes propres pensées ?
M’en aller prendre l’air – au sens propre – loin des bruits de la ville et de ses courses infinies, n’est-il pas finalement plus reposant ? Plus grand vecteur de créativité ?

La réalité est bien évidemment plus nuancée. Ce n’est pas la ville contre la campagne ou la campagne mieux que la ville, ce n’est pas la vie citadine vs la slow-life déconnectée. C’est à la fois tout cela et rien de tout cela :
C’est une nécessité d’équilibres et de complémentarités,
Ce sont des choix conscients et certaines concessions,
C’est une contrainte de trajets et un rayon de soleil à proximité.

C’est finalement le choix de vivre entre deux cases :
Une vie à double temporalité.

Je n’ai pas l’impression que le temps passe plus lentement qu’avant, il serait fortement exagéré de dire que nous avons (déjà) réussi à ralentir comme peut le présager notre cadre de vie. Les semaines passent à une vitesse folle, les RDV et les déplacements continuent de s’enchaîner.
La différence avec notre vie d’avant n’est pas que nous avons réussi à ralentir le temps, non, elle se situe plutôt dans le fait de saisir des instants :
des fenêtres qui ne me semblaient pas exister auparavant,
cachées par toujours plus de possibilités,
des fenêtres finalement révélées par l’absence d’activités qui pourraient les combler.

A la pause café il n’y a pas « une course à faire pour laquelle je vais me rendre au market du coin » .
Il n’y a pas de market du coin.
La pause café se résume donc à prendre un vrai café, sortir quelques instants au soleil, échanger deux, trois ballons avec le chien, relever les changements de végétation. Réelle respiration.

Est-ce qu’après plus de 20 ans à la ville m’être expatriée dans un village de 2 000 habitants à 40 km du centre bordelais me retire le titre de citadine ? Je ne pense pas. Et d’ailleurs ce n’est pas le but, pas à ce jour en tout cas.

Malgré les apparences, ce n’est pas tant la vie à la campagne que nous avons choisi que le calme et le retour à nos propres décisions. Il serait faux d’affirmer que sortir de la ville n’induit pas des contraintes de services, de lien social ou de temps de trajet. Mais justement parce que les opportunités sont réduites chacune d’entre elles s’avèrent grandement valorisées : je ne vais plus boire un verre en fin de journée comme tous les mardis soirs depuis une éternité, parce que les collègues faisaient ça avant que j’arrive, et qu’il faut bien que je m’intègre. Non. Maintenant aller boire un verre me demande une certaine organisation, un certain temps de trajet aussi, en somme une énergie assez importante pour prendre le temps de réfléchir à cette opportunité que l’on me propose.

La valeur est dans la rareté.

Si je devais définir cette double temporalité, je dirais que :
C’est cet amas de petites choses que le rythme et le vaste espace de la campagne savent mettre en lumière.
C’est ces instants de ville bruyante que l’on chérit et que l’on retrouve avec plaisir sans plus s’y sentir aspiré.
C’est apprécier le silence de sa propre compagnie et s’animer dans le mouvement et la foule.

C’est sortir d’une vie submergée pour retrouver sa capacité de décider.

C’est un rythme à la fois très lent mais tout aussi effréné.

C’est finalement cela,
Habiter l’entre-deux.

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